Le petit âne blanc
Et le lendemain, devant une foule toujours plus dense, Bachir raconta l’histoire du petit âne blanc.
« Après l’affaire des chevaux perdus, commença-t-il, je me suis mis à travailler pour M. Evans, le Prophète des Bêtes Blessées. N’allez pas croire, ô mes amis, que c’était dans son hôpital. Je ne sais pas rester sur place. En outre, les odeurs des médecines et des animaux en douleur me dégoûtaient toujours autant. Et leur Prophète continuait à me faire peur avec sa figure de plâtre et ses yeux si doux. Il aimait trop les bêtes pour être vraiment un homme, et les bêtes l’aimaient trop. Quand il ouvrait la chair d’un chien pour le soigner, le chien lui léchait la main. Et même quand son aiguille faisait entrer la mort dans les animaux qu’il ne pouvait plus guérir, on aurait dit qu’il leur donnait le miel le plus suave. Il en piquait ainsi chaque jour : chats, ou chiens, ou bourricots, ou mulets, ou chevaux. Et bien d’autres bêtes passaient chez lui : des cochons, des dindons, des veaux, des lapins, des chèvres, des singes. »
— Des singes ! Ô mes yeux ! s’écria Zelma, la bédouine hardie. Comment étaient-ils faits ? Grands ? petits ? gentils ?
— De toutes les tailles, ma tante. Et certains plus sages que la plupart des femmes, répliqua Bachir.
— Bien dit, bien dit, déclara Hussein, le bon vieillard qui vendait du khôl.
Et beaucoup d’hommes l’approuvèrent.
Et Bachir reprit :
« Mais avec tous ces animaux de l’hôpital, moi je n’avais rien à faire. Mon travail était dans la rue. Quand je voyais un mulet, ou un cheval, ou un âne très faible, ou très malade, ou très battu, j’avais à trouver le nom du maître et le dire à M. Evans. Et M. Evans appelait celui-ci et, de gré ou de force, sa bête devait venir à l’hôpital pour y être soignée. »
À ce moment, un tumulte assourdissant de protestations et de querelles éclata dans l’assistance. Ce fut Caleb, le porteur d’eau, qui fut le premier à crier :
— Je le sais bien, maudite soit sa blouse blanche ! Il m’a obligé par la police à lui laisser trois jours mon mulet sur qui je charge mes outres en peau de bouc.
— Mais il te l’a rendu plus vigoureux que jamais et, en trois jours de soins, il a gagné trois ans de vie, répliqua Mohamed, l’écrivain public.
— Allah, ni le Prophète, n’ont jamais prescrit la bonté pour les animaux ! glapit le vieux prêteur Nahas, et sa barbe rare et molle fut inondée d’une salive jaune comme le fiel.
— Mais ni Allah ni Mahomet n’ont ordonné d’être cruel envers une créature vivante, dit le bon vieillard Hussein qui vendait du khôl.
— Et les infidèles ! cria Selim en agitant ses amulettes qu’il offrait au bout d’une longue perche, les infidèles nous appellent barbares de tant faire souffrir nos animaux.
— Et eux, est-ce qu’ils ne font pas souffrir les musulmans ? hurla Ismet, le débardeur sans travail, tandis que la fureur gonflait son cou de taureau.
— Et pourquoi, se mit à vociférer l’aïeule Fatima, ses doigts crochus levés comme des griffes, pourquoi les femmes auraient-elles pitié de ces êtres sans âme ? Nos maris, nos frères et nos fils nous traitent plus mal que leurs buffles et que leurs bourricots !
— Mais aussi quand l’âne est à bout, c’est nous qui devons porter sa charge ! lui cria Zelma la bédouine.
Et, de proche en proche, de rangée en rangée, tous et toutes se joignirent à la dispute. Si bien que, leur ayant laissé le loisir de perdre un peu leur souffle, Bachir dut ordonner à la petite Aïcha d’agiter très fort son tambourin pour rétablir l’attention et le silence.
Alors il dit :
— En vérité, ô mes amis, quant à moi je me moquais bien des mulets et des ânes fourbus ou malades. La vie est dure pour tous, n’est-il pas vrai ? Mais pour chacun que je désignais au Prophète des Bêtes Blessées, il me donnait une peseta. C’était plus facile et plus amusant de chasser de la sorte que de cirer des bottes ou crier des journaux. Et les animaux souffrants ne manquent pas, Dieu merci, à Tanger.
— Tu as toutes les chances dans tes deux bosses, grogna le vieux Nahas.
— Et de quoi te plains-tu, ô grand-père de tous les usuriers ? lui répondit Bachir. Il y a dans cette ville encore plus de pauvres qui ont besoin d’un prêt.
Ayant laissé rire comme il convenait aux dépens du méchant prêteur, Bachir déclara d’une voix plus grave :
— C’est ainsi que j’ai trouvé ce petit âne blanc.
Alors, dans l’auditoire on se rappela que, la veille, Bachir, en commençant son récit, avait parlé de cet âne, et on comprit qu’il entrait maintenant dans le vif de son histoire. Les épaules se penchèrent en avant et les yeux, dans les faces bistrées, bronzées, blanches ou noires, mais surtout chez les femmes voilées, brillèrent davantage.
Et Bachir reprit :
« Un soir, je venais de la place de France avec Omar et Aïcha. Ils avaient bien mendié et j’avais décidé que nous irions à un café maure dans la Kasbah pour y boire du thé bien sucré et manger des gâteaux aux amandes et au miel. Le chemin passait par la rue du Statut et devant son foundouk. J’ai toujours aimé cet endroit pour son odeur de caravanes et pour les contes qu’y font les voyageurs. Et depuis que je travaillais pour M. Evans j’y trouvais en outre du profit, car, après les longues étapes, la faiblesse des bêtes apparaît mieux. Mais, cette fois, je ne pensais pas au foundouk. J’étais riche jusqu’au jour suivant – et à quoi sert de l’être davantage puisque tout l’avenir est dans les mains d’Allah ? – et j’étais pressé d’arriver à la Kasbah avant la nuit, car, sans le soleil, la menthe du thé a moins de saveur et le miel des gâteaux n’est pas aussi doux.
« Mais le destin, ô mes frères, est nouveau à chacun des pas que l’homme pose devant lui et je n’ai pas eu à descendre les marches du foundouk pour voir le petit âne blanc. Il était à l’extérieur et il s’appuyait contre le mur.
« Comment, ce soir-là, étaient faits mes yeux et mon cœur ? Sans doute autrement que les autres jours, car je n’ai jamais ressenti cela auparavant, et plus jamais depuis : j’ai été saisi tout de suite par ce petit âne d’une amitié qu’on ne peut pas imaginer pour une bête. Et quelle bête ! Pas un seul parmi vous tous, mes amis, qui avez connu tant de bourricots malingres, estropiés, pustuleux, trébuchant de faiblesse et de maladie, pas un seul n’a vu, j’en suis sûr, pareille laideur et pareille misère.
« Ce petit âne-là, s’il s’appuyait au mur du foundouk, c’est qu’il ne pouvait plus tenir debout tout seul. Il était écorché vif. Le pus lui coulait de cent plaies et des naseaux. Les mouches faisaient sur lui de grands paquets gonflés et remuants sans qu’il eût la force de remuer la queue ou la tête pour les chasser. Tout ce qu’il pouvait faire était de tendre ses flancs qui saignaient et laissaient pendre des lambeaux de peau, de chair et de poils. Mais il ne parvenait même pas à les décoller des côtes, qui semblaient lui couper la peau.

« Pourquoi me suis-je arrêté près de lui ? Pourquoi, Omar et Aïcha me pressant de gagner la Kasbah, leur ai-je donné l’argent afin qu’ils m’attendent au café maure ? Était-ce que le petit âne avait le garrot et le ventre si gros qu’il semblait, lui aussi, bossu des deux côtés ? Ou bien qu’il m’a regardé avec tant de douleur et de confiance ? Ou bien que le Prophète des Bêtes Blessées m’avait donné son mal et que mon heure était venue ?
« Pour savoir cela, il faut être mieux éclairé que je ne le suis, ô mes frères. Mais j’ai laissé Omar et Aïcha courir vers la Kasbah, et moi, je suis descendu dans le foundouk pour chercher qui était le maître du petit âne appuyé contre le mur. »
— Et j’espère qu’il a nourri ta curiosité à grands coups de bâton, grommela Caleb, le porteur d’eau.
— Ton esprit est aussi rance que tes peaux de bouc, lui répondit Bachir, car si j’avais trouvé un maître à ce petit âne, il n’y aurait plus d’histoire et tu serais bien vexé, toi qui m’écoutes la bouche grande ouverte, ô marchand d’eau, comme si tu mourais de soif.
Et, laissant Caleb tout étourdi, Bachir continua :
« En effet, j’ai fouillé entièrement le foundouk, la cour, les écuries, les boutiques – et j’ai interrogé tous les amis que j’ai là-bas – sans découvrir à qui appartenait ce petit âne. Et les gens qui sont venus le voir avec moi ont tous dit qu’il avait été abandonné là parce qu’il allait crever. Alors, j’ai résolu de le conduire chez M. Evans.
« Vous savez que la route est courte de la rue du Statut à l’Hôpital des Animaux Malades. Eh bien, mes amis, elle m’a semblé plus longue que pour aller jusqu’à ces souterrains du cap Spartel, que les étrangers appellent les grottes d’Hercule. C’est que le petit âne était trop faible pour avancer tout seul et je devais le soutenir sans cesse de mon bras et de mon épaule, de mon dos et de ma bosse arrière. Son sang et son pus se mélangeaient à ma sueur, les passants ou s’étonnaient ou se moquaient et les garçons des autres bandes qui vivent dans la rue, me voyant impuissant, nous jetaient des pierres. Mais je n’ai pas lâché le petit âne : je savais que s’il tombait il ne se relèverait plus.

« Enfin, nous voilà dans l’hôpital du Prophète des Bêtes Blessées.
« J’ai laissé le petit âne appuyé contre le mur de la cour intérieure et j’ai appelé M. Evans. Il faisait déjà nuit, mais M. Evans était encore à l’hôpital, bien qu’il y vienne toujours avant tout le monde. D’écurie en écurie et de cage en cage, il visitait pour la dernière fois de la journée ses animaux malades. Quand il a entendu ma voix, il s’est approché du petit âne, portant une grande lanterne lui-même, car les infirmiers arabes étaient partis. Il a promené la lanterne tout autour du bourricot, et il a dit :
« — Aide-moi à le mener dans le hangar du fond.
« J’ai compris tout de suite : c’était là que M. Evans faisait mourir sans souffrance les animaux de grande taille. Mais j’ai demandé tout de même :
« Il faut donc le tuer ?
« — C’est le mieux pour lui, a dit M. Evans.
« Je voyais ses yeux, plus tranquilles et plus tristes que la nuit. J’ai eu très mal dans mon cœur pour ce petit âne tout écorché et tout bossu. Et j’ai demandé encore :
« — On ne peut rien faire pour lui rendre la vie ? Rien ?
« Alors, M. Evans a relevé sa lanterne sur ma figure et il m’a examiné en silence, presque aussi longtemps qu’il l’avait fait pour le bourricot perdu. Enfin il a dit lentement, lentement :
« — Si quelqu’un peut essayer, c’est toi, Bachir.
« — Moi, ai-je crié. Moi infirme, moi ignorant ?
« — Quelquefois, l’amitié vaut mieux que le savoir, a répondu M. Evans.
« Je n’ai pas très bien deviné ce qu’il voulait me faire entendre, et je n’ai pas eu le temps d’y penser davantage parce qu’il s’est mis à parler d’une voix tout à fait différente, comme un maître d’école. Et il m’a dit :
« — Tu vois, cet animal a été poussé plus loin que ses dernières forces et il est vidé de son souffle. Regarde bien au garrot, au ventre, aux genoux, aux tendons. Tu découvres partout des entailles terribles. Elles ont été faites par une mauvaise selle ou un bât trop lourd, et aussi par des pointes de fer qui piquaient ou déchiraient profondément la peau pour faire avancer le bourricot malgré sa fatigue et sa faiblesse. Mais le pire, ce sont les soins qu’on a voulu lui donner. Sur chacune de ces blessures à vif, le fer rouge a été appliqué par un maître barbare. »
À ce moment, Caleb, le porteur d’eau, se redressa à demi et cria de toute la puissance de sa voix habituée à héler la pratique :
— Pourquoi barbare ? Nos pères et les pères de nos pères ont fait ainsi.
— C’est juste, c’est juste, dit le cultivateur Fuad. Le plus petit enfant des campagnes sait que, sur les bêtes, le feu guérit tous les maux.
Bachir qui, à l’accoutumée, s’en tirait par une moquerie ou une gentillesse, perdit soudain son égalité d’humeur et répondit avec emportement :
— Le père de vos pères, les enfants des campagnes, dites-vous ! Est-ce qu’ils ont étudié dans autant d’écoles et lu autant de livres et acquis autant d’expérience et de savoir et de sorcellerie que M. Evans, le Prophète des Bêtes Blessées ? Le feu guérit tout, dites-vous encore ! Est-ce que vous avez vu ce petit âne blanc ? C’est du fer rouge qu’il mourait. Il avait tant de brûlures que son corps ne respirait plus et chaque endroit brûlé pourrissait sur lui-même. Je vous le dis : il mourait par le fer rouge.
Alors Kemal, le charmeur de serpents qui, bien qu’au premier rang, n’avait point parlé jusque-là, car il usait peu du langage des hommes, intervint :
— Calme-toi, conteur de bon aloi, dit-il. Moi qui connais les peaux les plus fines dans la race des bêtes, j’atteste que tu as raison.
Ce propos rendit à Bachir et la régularité du souffle et la paix du cœur. Il poursuivit donc avec une courtoisie extrême :
« Si vous avez entendu de moi quelques paroles trop vives, ô mes amis, ce n’est pas moi, en vérité, qui les ai dites, c’est le Prophète des Bêtes Blessées, car je rapporte seulement son discours. Et il m’a dit encore :
« — Oui, Bachir, à cause du mal fait par le fer rouge à ce petit âne, le savoir des hommes assure qu’il va mourir. Mais lui – c’est très important, Bachir – lui, il a encore le désir de la vie. Je le vois à ce qu’il épuise ses dernières ressources à ne pas se coucher. Il sait que s’il le fait une seule fois, pour un seul instant, c’est la fin. Et il lutte afin de rester debout. Tu vas lui venir en aide. Je mettrai dans tes mains toutes les médecines, je te montrerai à t’en servir, mais déjà tu possèdes la meilleure, et c’est l’amitié. Tu vois, la mort est dans ce petit âne, et ma science me fait penser qu’elle est inévitable. Mais, tout de même, lui et toi, à vous deux, en le voulant beaucoup, vous pouvez tenter de me donner tort.
« Ayant parlé ainsi, M. Evans a fait sortir deux mulets peu malades d’une écurie et nous y avons mené le petit âne en le soutenant chacun de notre côté. Au plafond était fixée une barre très solide, à laquelle pendait une sangle ouverte. Je l’ai passée sous le ventre du petit âne et je l’ai ajustée sur lui, de façon à ne pas toucher son échine à vif. Il pouvait alors rester debout sans fatigue, parce qu’il était comme suspendu dans l’air. Pour tout cela je ne faisais que suivre, vous le pensez bien, les ordres de M. Evans.
« Puis je l’ai accompagné dans la grande chambre de l’hôpital où il garde toutes ses médecines et nous avons fait deux voyages pour rapporter à l’écurie ce qu’il fallait. Ô mes amis, si vous aviez vu ces bouteilles, ces boîtes, ces pots, ces tubes, ces flacons, ces jarres, ces poudres, ces pâtes, ces aiguilles, ces pilules, ces liquides ! Et certaines médecines sentaient le poisson, d’autres les œufs pourris, et d’autres les herbes sèches, et d’autres, beaucoup d’autres, rien du tout. Celles-là, j’avais à les reconnaître par leur couleur ou par la forme des fioles ou des boîtes qui les contenaient. Car, après m’avoir expliqué leur usage et l’ordre dans lequel j’avais à m’en servir, M. Evans m’a laissé seul avec le petit âne.
« Alors, mon vrai travail a commencé. Tantôt j’appliquais des morceaux de coton trempés dans une eau qui bouillonnait, tantôt j’enlevais les croûtes avec une pince, tantôt je nettoyais les naseaux avec une pâte, tantôt j’étendais des onguents sur l’échine, tantôt je faisais avaler des pilules qui rendent la vigueur et forment un sang nouveau, tantôt je donnais des piqûres contre la chair pourrie… Et j’avais à faire dix autres choses que j’ai oubliées maintenant. »
— Et tant mieux que tu les aies oubliées ! glapit alors Fatima, l’aïeule édentée.
Elle souleva ses deux mains que l’âge avait nouées comme des serres et en frappa ses seins tellement vides et flétris qu’ils lui tombaient jusqu’à la ceinture. Et elle gémit :
— J’ai nourri des garçons et des filles qui sont morts en bas âge sans qu’on leur donne le moindre soin ! Et les enfants de ceux qui ont survécu ont eu le même destin et ce destin continue pour mes arrière-petits-fils.
— C’est vrai, c’est vrai aussi pour nos familles ! cria l’assistance.
Bachir répondit de la voix la plus douce :
— Je le sais, ô grand-mère, je le sais, mes amis. J’ai peu d’années sans doute, mais je les ai vécues, depuis que je sais que je vis, sans abri, sans parents et parmi des enfants de la même condition que la mienne. Et combien en ai-je vu tremblant dans la fièvre et dans le mal mortel, seuls, affamés, couchés dans la poussière ou la boue de la rue, le ventre gros comme une outre, et couverts de mouches. Et qui se souciait de ces enfants, sauf ceux qui avaient à ramasser leurs cadavres petits et légers ? Et moi-même, quand j’ai été malade, je me suis trouvé sans plus de secours qu’un chien crevé, et je n’ai gardé mon souffle que par la volonté d’Allah. Oui, mes amis, je sais mieux que vous peut-être quelle est la destinée pour les fils de pauvres.
Ici, Bachir fit une pause et promena sur les visages qu’il avait devant lui ses yeux bruns tout chauds et tout lumineux du soleil de midi. Et il demanda plus doucement encore qu’il ne venait de parler :
— Mais en quoi est-ce la faute d’un petit âne qui se meurt du fer rouge ?
En même temps qu’il posait cette question, Bachir avait arrêté son regard sur le plus insensible, le plus endurci parmi ceux qui l’écoutaient. Et le vieux Nahas, qui avait la réputation de peser au plus juste dans ses balances de prêteur les monnaies et les pierres précieuses, marmonna en hochant la tête :
— Je ne trouve point de contrepoids à ce que tu viens de dire.
Alors Bachir continua :
« Toutes les médecines et tous les soins que je donnais tenaient éveillé le petit âne, et c’était là une grande partie de leur utilité. Car s’il s’endormait ou même se laissait engourdir, il était perdu, m’avait dit M. Evans. On ne lutte plus dans le sommeil, m’avait-il dit, et le petit âne devait lutter, lutter sans arrêt pour prolonger son souffle de vie jusqu’au moment où repos, soins et médecines commenceraient d’avoir leur effet. Alors, m’avait enseigné M. Evans, la chair pourrait s’aider elle-même ; en attendant, il fallait que le petit âne, par sa volonté, aide sa chair. Et le petit âne le savait très bien, car il était très intelligent. Et il se laissait manier par moi du mieux qu’il pouvait et il avalait tous les remèdes que je lui donnais. Et il ménageait sa pauvre respiration. Et il tenait les yeux aussi grands ouverts que lui permettait le pus qui collait ses paupières. Et il me regardait de temps en temps, comme pour me dire : “Tu vois, Bachir, je veille, je veille ; je vis, je vis.”
« Toutefois, il était si malade et fatigué, et couvert de blessures que, parfois, il n’en pouvait plus. Je sentais qu’il laissait porter son corps uniquement par la sangle qui pendait du plafond et que le désir de vie l’abandonnait. Ses yeux restaient ouverts sans doute, mais ce n’était plus des yeux qui voyaient. Ils se couvraient d’une sorte de peau grise comme chez les aveugles. Et, en vérité, ô mes amis, j’entendais les vers immondes de la mort lui étouffer le cœur.
« Alors, laissant ou la fiole, ou l’onguent, ou l’aiguille que j’avais à la main, je caressais son museau et je lui parlais. Je l’encourageais. “Tu as un ami maintenant, petit âne, lui disais-je. Tu n’es plus seul et perdu dans cette grande ville. Tu vas guérir, tu vas guérir. Je te le promets, moi, Bachir, qui t’aide dans ton souffle. Tu connaîtras de nouveau le bon soleil, l’ombre douce, l’eau fraîche. Encore un peu de courage, mon petit. Tu vas guérir, tu vas guérir.”
« Dans ces paroles, je mettais toute la force de mon corps, depuis les jambes jusqu’à la tête, et d’une bosse à l’autre. Et ma force entrait dans ce petit âne. La peau grise qui lui couvrait les yeux devenait plus mince, devenait transparente, s’en allait. Et il pouvait me voir, et il pouvait comprendre ce que je lui disais, car il était vraiment très intelligent. Le désir de vivre lui revenait. Il me regardait à travers la peau de ses yeux, avec remerciement ; il abandonnait son museau sur mon épaule ; même il bougeait une oreille. Alors je recommençais à le piquer, à le laver, à le panser, à le nourrir de médecine. Et je l’aimais encore davantage.
« Puis la peau grise s’étendait de nouveau sur sa vue, et les immondes chenilles de la pourriture avançaient vers son cœur sans défense. Et moi, il fallait que je retrouve dans mon amitié les maîtres-mots contre la mort. Cela devenait toujours plus difficile, parce que la fatigue m’empêchait de vouloir et d’espérer autant que je devais le faire pour nous deux. Et plusieurs fois j’ai pensé que jamais, jamais plus le petit bourricot ne me regarderait avec toute sa confiance et ne bougerait l’oreille. Mais justement cette pensée me faisait trop souffrir et la souffrance réveillait mon courage, et ce courage passait dans le petit âne. Et tout recommençait.
« Mes amis, je ne saurais vous dire si cette nuit a été très longue ou très courte, mais quand le matin est venu j’ai été tout surpris de voir entrer M. Evans, et il m’a semblé entendre son propos comme dans un rêve. “Le bourricot respire encore, et c’est déjà très étonnant. Mais rien n’est changé. Il ne tient que par un souffle. À chaque instant la vie peut le quitter. La seule espérance de le sauver est toujours dans ton amitié pour lui, Bachir.”
« Et M. Evans est allé s’occuper des autres bêtes malades. Et parce qu’il faisait grand jour, j’ai aperçu toutes les saletés du petit âne qui avaient inondé l’écurie, et j’ai senti sa puanteur, et j’ai reniflé dans mes habits, et à travers leurs trous, sur ma peau, l’odeur du sang flétri, du pus séché et de la chair en pourriture. Le désespoir m’a pris. Je me suis dit que tout ce que je pouvais entreprendre serait inutile. J’ai pensé au soleil, à la rue, à Omar et Aïcha, aux gâteaux de miel. Et je me suis dirigé vers la porte, sans plus vouloir regarder le petit âne mourant.
« Alors, lui, il s’est mis à braire, faiblement. Si faiblement que je l’entendais à peine, mais cela m’a forcé à me retourner vers lui et j’ai vu ses yeux. Et ils étaient pleins d’une grande intelligence et d’une grande misère. Et ils disaient : “Vas-tu me laisser, Bachir, toi mon ami, toi, mon seul ami ? Tu sais bien que si tu pars, je n’aurai pas la force de vivre. Et j’ai si grand désir moi, aussi, de revoir la lumière, de retrouver la chaleur, de trotter gaiement à travers les rues joyeuses, de me rouler dans l’herbe des champs…”
« Et je me suis approché du petit âne, et il a mis son museau sur ma bosse de devant ; c’était un effort terrible pour sa faiblesse. Aussitôt j’ai vu son regard devenir aveugle, et son corps inerte pendre sur la sangle qui le soutenait. Et j’ai pensé que je l’avais tué en voulant l’abandonner. Alors, je me suis maudit de mon peu de courage et n’ai plus désire rien que lui rendre le souffle. J’ai employé à cela tout ce que la nuit m’avait enseigné. Mais cette fois, la mort était encore plus près. Et j’ai senti que je ne pouvais plus rien. Alors, ô mes amis, j’ai subi la honte des larmes. Vous le savez, les enfants sans famille et sans abri ne peuvent pas pleurer, ou bien ils sont traités en esclaves. C’est la loi de la rue. Même les plus petits, même les filles la connaissent. Regardez Omar, regardez Aïcha : leurs yeux sont toujours secs. Hé bien, moi qui suis leur chef et, déjà, un homme, moi, Bachir, de tous le plus dur, je me suis mis à sangloter à cause de ce petit âne mourant et j’ai passé mes bras autour de son col écorché, déchiré et brûlé. Et j’ai appuyé mes larmes contre sa tête. Ainsi étais-je faible et lâche, quand j’ai senti quelque chose de tiède et tendre caresser ma joue. C’était une des oreilles du petit âne qui remuait. Une fois encore il revenait au désir de vie.

« Je l’ai soigné toute la journée, éprouvant tantôt la crainte ou la joie, tantôt l’espoir ou le tourment, selon qu’il répondait ou non aux médecines et à ma voix. Et le soir est tombé. Et tous les infirmiers, ayant quitté l’hôpital, le Prophète des Bêtes Blessées est entré, avec sa blouse blanche dans l’écurie, de plus en plus sale, de plus en plus empestée. Il a examiné longtemps, très longtemps le petit âne. Pendant ce temps, j’ai regardé sa figure pour essayer de savoir. Mais elle ne disait rien, cette figure de plâtre. Et on ne pouvait rien deviner dans les trous profonds où étaient ses yeux. Enfin, M. Evans m’a commandé : “Veille encore mieux que tu n’as fait jusqu’à présent. Cette nuit sera la plus difficile. Car les remèdes commencent d’avoir leur effet et cet effet peut être violent, trop violent pour un bourricot épuisé à ce point. Veille bien, Bachir.”
« M. Evans m’a enseigné les nouvelles médecines que je devais ajouter aux anciennes et leur ordre, et leur quantité. Et puis il est parti. Et je suis resté avec la grande lanterne et les ombres que faisait mon corps deux fois bossu, sur les murs et sur le plafond, et ce petit âne accroché à la sangle, qui s’étouffait, s’étranglait, râlait, s’abandonnait, reprenait souffle, se défendait, recommençait à vivre, recommençait à mourir.
« Moi-même, ô mes amis, je n’avais pas mangé, ni dormi pendant des heures et des heures sans fin, et tous mes membres me faisaient un mal terrible et mon cœur souffrait encore davantage. Mais je n’y pouvais rien. N’avais-je point promis de tenir au Prophète des Bêtes Blessées et, surtout, au petit âne ? Et n’était-ce pas ma faute si celui-ci continuait de souffrir, puisque j’avais empêché M. Evans quand il avait voulu, dans sa sagesse, lui donner la mort sans douleur ?
« Hélas ! l’homme est moins ferme que son orgueil. Je ne pourrais vous dire comment cela est arrivé. Tout ce que je sais, tout ce que je me rappelle, c’est que je me suis senti secoué gentiment, puis plus fort. La lumière du jour et la fraîcheur du matin étaient dans l’écurie, et M. Evans se penchait sur moi. Et moi je me trouvais, sur le sol tout gluant de saletés immondes, entre les pattes du petit âne.
« J’ai compris que je m’étais laissé prendre par le sommeil, que j’avais oublié toutes mes promesses. Je me suis levé d’un saut et mon cœur est devenu une pierre pesante. Le petit âne avait fermé les yeux, il ne bougeait plus, il ne résistait plus, il pendait sur la sangle. Alors j’ai crié à M. Evans :
« — Bats-moi, ô Prophète des Bêtes Blessées, frappe-moi jusqu’à ce que le sang me sorte par les oreilles et par les bosses ! Car je me suis endormi et le petit âne est mort.
« Mais au lieu de colère un sourire est venu à M. Evans – et sur sa figure de plâtre c’était extraordinaire – et il m’a répondu :
« — Il n’est pas mort du tout, mais, comme toi, il s’est endormi et, je pense, en même temps.
« Alors seulement j’ai vu que les flancs creux du petit âne et la peau arrachée, coupée, brûlée, pourrie qui les recouvrait, se soulevaient régulièrement, paisiblement.
« — C’est sa meilleure médecine, a dit encore M. Evans, et il l’a eue par toi.
« Puis il a ordonné à un infirmier arabe de bien laver l’écurie, et moi, il m’a emmené sous un jet d’eau chaude avec beaucoup de savon mousseux. Puis il m’a donné chemise et culotte propres et aussi cinq pesetas.
« — Va manger et respirer l’air des rues, a dit M. Evans. Mais reviens vite, ce bourricot a encore très besoin de toi.
« Ces dernières paroles m’ont rendu très heureux. J’avais craint que M. Evans, maintenant, voudrait soigner lui-même le petit âne. Et je lui ai juré que, aussitôt assouvie ma faim qui était grande, je serais de retour. Et je suis venu en courant, ici, acheter du pain et des brochettes d’agneau dont j’avais très envie, pour retourner avec ma nourriture à l’Hôpital des Animaux Malades et voir comment allait se réveiller le petit âne. »
À cet instant, Bachir s’arrêta et reprit haleine. D’abord, tout le monde en fut satisfait. On pouvait de la sorte mieux goûter ce qui avait été dit et, en même temps, se préparer au plaisir d’entendre la suite. Mais Bachir, la tête baissée, se recueillait trop longtemps.
— Tu as perdu la mémoire ? grinça le vieux Nahas en déplaçant d’un coup sec la balance de prêteur placée sur ses genoux.
— Je le voudrais, je le voudrais de toute mon âme, répondit Bachir sans lever le front.
La bédouine Zelma, qui était aussi prompte à pleurer qu’à rire, gémit alors :
— Hélas ! hélas ! en revenant, tu as trouvé le petit âne mort !
— Allah n’a pas voulu nous accorder cette grâce, soupira Bachir.
Il soupira encore ; il frissonna et dit à voix basse :
— En sortant de l’Hôpital des Animaux Malades, j’ai aperçu Saoud le Riffain.
Mais, à ce nom, l’enfant bossu, comme malgré lui, redressa la tête. Ses traits prirent soudain une expression dure et hardie. Ses yeux également. Et tout son visage se trouva animé par une dévotion et une violence singulières. Il répéta très haut et presque en chantant :
— Saoud… Saoud… Saoud…
Puis il s’écria, avec une fièvre qui n’était plus seulement celle du conteur :
— Ô mes amis, comment vous le dépeindre ? Vous avez vu, de temps à autre, passer ici, parmi vos éventaires, quelques-uns de ces hommes étonnants qui descendent des montagnes ou arrivent du grand Sud. Ils sont plus pauvres que nous, mais ils portent la tête en seigneurs et en chefs. Ils sont aussi décharnés que les sloughis sans nourriture, mais ils sont forts et rapides, et infatigables. Ils n’ont ni champ, ni bétail, ni toit, et souvent pas même de sandales. Mais ils ne tiennent à rien, sauf au poignard qui ne quitte jamais leur ceinture ; car les yeux possèdent le monde.
— Tu veux parler de ces nomades sans loi qui vont comme des ombres aux alentours des douars ? demanda craintivement Fuad, l’honnête cultivateur.
— De ces bandits toujours prêts à couper la gorge d’un marchand respecté ? cria l’usurier Nahas.
— Ils se battent seulement au couteau et toujours pour tuer, gronda Ismet, le débardeur aux bras puissants.
Et Hussein, le bon vieillard qui vendait du khôl, dit doucement à Bachir :
— En vérité, mon fils, il n’est pas sage pour toi de fréquenter cette espèce d’hommes.
Bachir secoua impatiemment la tête et ses boucles brunes s’agitèrent au vent qui soufflait du détroit.
— Sans doute, sans doute, s’écria-t-il, chacun de vous a raison en ce qui touche sa personne. Mais moi, qui ne possède même pas une motte de terre, ni une miette d’argent, qui n’ai pas une pierre pour m’abriter et pas de famille à chérir, pourquoi voulez-vous que je sois prudent ou sage ? Allah ne m’a pas donné d’autre bien à perdre ou à défendre, que le bien de liberté. Et pour cela, je suis l’ami des gens qui vous font peur. Rien ne les entrave et ils n’ont rien à ménager. Ils portent l’odeur de la route et de la piste, des rochers et du sable. Ils ne baissent leur regard devant personne. Dans leur sac à vivres, il n’y a point de place pour la crainte ou le souci. Ils sont vêtus de haillons qui ne sentent jamais la misère. Je vous le dis, ce ne sont pas des hommes pareils aux autres : sur eux, on respire la liberté.
L’enfant bossu éleva son regard au-dessus des visages par lesquels il était entouré.
— Et tous, ils sont droits comme des lances, dit Bachir.
— On croirait que tu connais une entière tribu de ces fainéants à poignard, gronda le débardeur Ismet qui, pour vigoureux qu’il fût, avait les jambes torses et le dos lourd.
Et Selim, le marchand d’amulettes, qui cachait son goitre sous un collier de barbe, remarqua aigrement :
— Ce faiseur de contes rêve à haute voix. Les vrais nomades qui, dans une année, viennent au Grand Socco, vous savez tous qu’on peut les compter sur les doigts d’une main.
— C’est juste, répliqua Bachir. Mais l’an passé j’ai suivi un Syrien du nom de Chakraf qui vendait bijoux en cuivre ou argent ciselé à travers marchés et foires. Et nous sommes arrivés ainsi jusqu’au Maroc des Français, sur la frontière, dans une ville qui porte le nom d’Alcazar Kébir. Et cette ville est pleine de vagabonds qui s’y croisent, gens du Rif, du Sahara, de l’Atlas et du Souss, et là-bas, à travers le marché immense, on rencontre plus de caravaniers portant poignard que de changeurs d’argent, ici, dans la rue des Siaghines ?
— Hé bien ? Hé bien ? crièrent des voix surexcitées.
— Hé bien, continua Bachir, de tous ces hommes libres, fiers et intrépides, aucun n’était aussi intrépide, fier et libre que Saoud le Riffain.
— Raconte, ô mon cœur, raconte bien son aspect, et fais-moi courir les fourmis dans la nuque, pria Zelma, la jeune bédouine, d’une voix mal assurée.
Et Bachir reprit :
« Il était plus grand que tous les autres, et encore plus élancé, dit Bachir. Il avait la poitrine dure, la ceinture mince, les jambes longues et la démarche la plus noble. Autour de son cou, fin et robuste, tombaient jusqu’aux épaules des cheveux noirs et luisants, et sauvages. Je ne vous ai pas encore parlé de sa bouche large, aux lèvres bien serrées, ni de ses yeux si perçants et immobiles. Mais à quoi bon ? Qui n’a point connu Saoud ne peut connaître la force et la beauté de l’orgueil chez un homme libre.
« Et, n’attendant pitié de personne au monde, il n’en portait non plus pour personne. Et pas davantage pour moi. Et voilà ce qui m’a tant attaché à Saoud. Les amis que je me suis faits, vrais croyants ou infidèles, ils ont tous commencé par me plaindre. C’est toujours dans leur charité qu’ils m’ont d’abord accueilli, parce que j’étais mendiant et deux fois difforme.
Tous, mais non pas Saoud. Il n’a que dégoût pour les estropiés, et plutôt que de jeter l’aumône à une main tendue, il la trancherait de son poignard. Croyez-moi, la misère et l’infirmité n’ont en rien attendri Saoud le jour où il m’a porté quelque bienveillance.
« Ce jour-là, je me tenais derrière le comptoir où le Syrien avait étalé sa marchandise dans un souk d’Alcazar Kébir. Debout, près de lui, je hélais les passants et la vantais à grands cris. Soudain ma gorge s’est resserrée sur ma voix : Saoud approchait…
« Je ne l’avais jamais vu, mais j’ai reconnu en lui du premier coup d’œil ce que j’admirais, ce que j’aimais le plus et le mieux. Lui, cependant, il s’était arrêté à deux pas du comptoir et nous considérait avec des yeux qui ne cillaient point. Vous connaissez les façons de ces hommes étranges dans un bazar ou un souk. Ils se plantent pour des heures devant les marchands, une main sur leur poignard, sans bouger le corps d’une ligne, et le regard tout aussi immobile. »

À ces mots, Fuad, le paysan craintif, accomplit plusieurs gestes pour conjurer le sort et s’écria :
— Qu’il n’en vienne plus avant douze et douze fois douze lunes ! Ils me glacent le sang.
— Quand je vois l’un d’eux, je plie mes balances, dit le prêteur Nahas.
— Et moi, je fais sonner toutes mes amulettes, dit Selim le marchand de magie.
Et Bachir continua :
« Si, au milieu de Tanger, et gardés par une police nombreuse et attentive, les hommes tels que Saoud vous effraient, ô mes amis, pensez à ce que ressentait Chakraf, un marchand peureux au fond d’un souk, dans l’Alcazar Kébir, la ville sauvage, sous le regard du grand Riffain, au grand poignard. Le malheureux, qui n’osait pas lever la tête plus haut que le comptoir, feignait de regarder sa marchandise, mais ses épaules, ses mains et ses genoux tremblaient et de grosses gouttes de sueur lui descendaient le long du nez. Quant à moi, je n’éprouvais pas de crainte, et je n’y avais aucun mérite. J’étais comme affamé de contempler encore et encore Saoud qui, vêtu de guenilles aussi pauvres que les miennes, semblait un fils de roi. Et je ne songeais pas à éviter ses yeux. Il m’a considéré avec fixité quelques instants ; je n’ai pas détourné mon regard. Alors il a promené sa main gauche – celle qui ne reposait pas sur son arme – le long de notre éventaire et l’a refermée sur les deux bracelets les plus gros. J’ai touché du coude Chakraf. Il n’a fait que trembler davantage.
« Alors j’ai dit courtoisement :
« — Chacun de ces bijoux vaut huit cents pesetas espagnoles, mais pour toi, guerrier du Rif, nous abaisserons ce prix d’un quart.
« — Je ne marchande pas, je prends, a dit Saoud.
« Et je lui ai répondu :
« — Tu ne feras pas cela.
« Et il a demandé :
« — Qui voudrait m’en empêcher ?
« — Moi, s’il le faut, ai-je dit.
« Et de sous ma chemise j’ai sorti la fronde qui ne me quitte jamais et j’avais mis, dans son cuir, la plus ronde, la plus grosse des pierres. De si près, en pleine tempe, elle pouvait être mauvaise, même pour lui. Et qu’Allah m’enlève la vue si je mens, j’étais prêt au lancer.
« Je ne sais quel esprit m’inspirait en cet instant et m’armait contre la peur. Sans doute celui de Saoud lui-même.
« Le Riffain s’est mis à rire, c’est-à-dire que ses lèvres se sont écartées un petit peu, en silence, et les pointes de ses dents ont brillé, fortes, aiguës et blanches comme celles des hyènes.
« — Je ne sais pas tout ce qu’il y a dans tes deux besaces, a dit Saoud en montrant mes bosses, mais le courage n’y manque point.
« Il a laissé les bijoux et s’est éloigné, marchant comme doivent marcher les fils de roi.
« — Qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ! gémissait Chakraf. Deux bracelets valent-ils pour toi plus que la vie ? Il va revenir et nous couper la gorge !
« Saoud est revenu, en effet, et il m’a dit :
« — Montre-moi comment tu tires à la fronde.
« Je l’ai suivi hors du souk et, priant Allah en moi-même pour que l’œil soit juste et ferme la main, j’ai ajusté un petit oiseau qui passait très haut, très vite. Et il est tombé à mes pieds. Saoud s’est mis à rire à sa façon. Et il a dit :
« — Élevé chez nous et avec un fusil, tu serais déjà redoutable.
« Et moi j’ai senti mon cœur devenir tout brûlant et léger, et j’ai répondu :
« — Un fusil ! Mais je n’en ai jamais tenu de ma vie !
« — Dans nos douars, chacun possède le sien, et même les garçons de ton âge, a dit Saoud, mais il n’y en a jamais assez pour ceux qui veulent être libres.
« Il m’a promis ensuite de me rencontrer le lendemain pour me parler davantage. Mais je ne l’ai pas revu dans Alcazar Kébir, et les gens qui, là-bas comme ici, font métier de tout savoir, racontaient qu’il était parti, la nuit, avec un vieux Maltais qui s’occupait, en secret, du commerce des armes. »
Bachir essuya son front moite du revers de la main et Kemal, le charmeur de reptiles, en profita pour lui parler très lentement parce qu’il usait peu du langage des hommes. Il demanda :
— Quand tu as retrouvé Saoud ici, n’était-ce pas aux premiers jours de l’été, peu de temps après la fin du Ramadan ?
— Comment le sais-tu ? s’écria Bachir.
— En arrivant, il m’a vendu deux très belles bêtes qu’il avait capturées en chemin, dit Kemal. Elles travaillent bien.
Il modula sur sa flûte mince une mélodie stridente et dansante ; deux serpents sortirent leur tête horrible du sac qui reposait sur les cuisses du charmeur. Elles se balancèrent quelques instants puis, obéissant à un mot magique de Kemal, disparurent. Et Bachir put poursuivre :
« Ainsi, dit-il, en sortant de l’Hôpital des Animaux Malades, j’ai retrouvé Saoud le Riffain, au grand poignard, et à la démarche de fils de roi. Il avançait d’un pas lent, le corps élancé comme l’aiguille des minarets, et, plus encore que dans Alcazar Kébir où l’on rencontre beaucoup de nomades semblables à lui, il semblait être ici le seul homme vraiment libre sous sa djellabah noire en haillons.
« Il s’est souvenu de moi sans effort. Ne suis-je pas en effet reconnaissable entre tous, comme le serait un poisson velu ou un cheval à cornes ? Et il a ri, en avançant un peu les pointes de ses dents, et il a demandé si j’avais toujours ma fronde. Et je l’ai montrée, car elle ne me quitte point. Et il a ri encore. Et mon cœur était si bien à lui, que j’ai oublié d’un seul coup le Prophète des Bêtes Blessées, son hôpital et le petit âne. Mes pensées et mon cœur ne pouvaient plus être les mêmes quand j’étais auprès de Saoud le Riffain.
« Comme il n’avait aucun ami dans notre ville, il m’a emmené dans un café maure, aux portes de la Kasbah. Je l’ai suivi avec reconnaissance, humilité, orgueil brûlant. C’était le bonheur.
« Nous avons mangé des beignets aux œufs tout trempés d’huile, des amandes frites, des brochettes d’agneau bien grasses et des piments farcis, et des gâteaux pleins de miel. Nous avons bu des verres et des verres de thé à la menthe, si bien sucré qu’une cuillère pouvait s’y tenir debout. Mon ventre était un paradis. Et Saoud me traitait en homme, en compagnon. Et il me disait des histoires plus belles que des contes.
« Il parlait des chasses à l’antilope sauvage ; et des djinns des sables, et des fleurs dans le désert du Sahara, et des caravanes, et des palmeraies, et de ces hommes qui portent toujours des voiles bleus, et des guerriers invincibles qu’on chante dans les tribus.
« Nous étions assis contre le sol, à la terrasse du café maure, bien à l’aise sur nos jambes repliées. Tout autour beaucoup de bons musulmans pauvres faisaient de même, conversant, rêvant, dormant, sous leur djellabah ou leur burnous. Le soleil était chaud sur les portes de la Kasbah, sur les murailles, et, plus loin, sur la mer. La foule montait et descendait la rue aux marches larges. Saoud parlait toujours. Et mon âme également était un paradis.
« Soudain tout a changé. Des étrangers – il y en avait bien une dizaine –, des hommes et des femmes, se sont arrêtés devant notre terrasse. Celui qui les conduisait je le connaissais bien, c’était Ali, le guide des riches voyageurs. D’habitude, il les emmène sur le toit de l’ancien palais des Sultans, parce que là se trouve le café maure le plus cher, le plus propre, et avec la vue la plus belle. Mais ces étrangers étaient curieux de vivre pour une fois, et pour quelques instants, comme les pauvres de Tanger. Seulement, ils ne pouvaient pas s’asseoir par terre dans leurs beaux habits, et Ali le guide a demandé au patron du café de mettre sur la terrasse des tables et des chaises. Pour cela, il fallait de la place. Mais le patron savait qu’il tirerait plus d’argent à ces dix étrangers qu’à cent de ses clients ordinaires et il a ordonné à tout le monde de se serrer ou de partir. Tout le monde a obéi, mais Saoud est resté là où il était. Et moi avec lui. Et quand les étrangers ont été installés, Saoud s’est levé, a craché à leurs pieds et a quitté la terrasse. Le patron a couru derrière lui, criant : “Arrête, tu n’as rien payé. Mon argent ! Mon argent !” Et Saoud a dit : “Esclave obèse, pour toi je n’ai qu’une monnaie.” Et il a tiré à demi son poignard hors du fourreau de cuir. Et nous avons descendu la rue qui mène à la basse ville.
« Au bout des marches, j’ai demandé à Saoud :
« — N’en va-t-il pas de même avec les riches étrangers dans le Maroc des Français d’où tu viens ?
« À ce moment, j’ai eu peur, tant les dents de Saoud ont ressemblé à celles d’une hyène, et, cette fois, il ne riait point. Il m’a saisi par le cou et ses doigts étaient de fer et il serrait si fort que mes os pliaient, et il a dit :
« — Il n’y a pas un Maroc des Français, et il n’y a pas un Maroc des Espagnols et il n’y a pas un Maroc de Tanger ! Pour moi, tous ces pays n’en font qu’un, et c’est mon pays, le pays de mes pères, fidèles à la vraie foi, guerriers et hommes libres.
« Le sang me frappait aux oreilles et je ne savais pas si c’était à cause de la main furieuse de Saoud ou de ses paroles magnifiques. J’ai crié :
« — Lâche mon cou, je t’en prie. Je ne suis qu’un enfant difforme et sans force, mais je pense comme toi.
« Saoud a bien regardé mes yeux et il a vu la vérité de mes sentiments. Il a laissé sa main sur mon cou, mais au repos, en amitié. Et il a médité quelque temps. Puis il m’a demandé si je connaissais bien les environs de Tanger.
« — Même aveugle, je pourrais me promener tout seul du cap Malabata aux grottes d’Hercule, ai-je répondu.
« Et Saoud m’a dit :
« — Alors, tu vas me conduire sur-le-champ à l’endroit qui a pour nom Sidi Kacem.
« — Mais Sidi Kacem est bien loin, ai-je dit, nous n’y serons pas avant le soir.
« — Rien ne peut me convenir davantage, a dit Saoud.
« C’est alors que je me suis souvenu du petit âne qui m’attendait à l’Hôpital des Animaux Malades. Je l’avais déjà trop longtemps abandonné. Pris entre deux désirs, je ne savais que faire et Saoud a cru que j’avais peur de la fatigue.
« Il m’a dit :
« — Sois tranquille, quand tu ne pourras plus mettre un pied devant l’autre, je te porterai sans peine, et tes deux bosses.
« J’ai senti la chaleur de la honte autour des pommettes et au creux de mes genoux, mais que pouvais-je répondre à Saoud ? Pouvais-je dire à un homme, à un chasseur, à un guerrier comme lui que j’hésitais à rester en sa compagnie, en son amitié, pour aller soigner un bourricot ? C’était acquérir pour toujours son mépris, son dégoût. Et je fus pris d’un sentiment mauvais contre le Prophète des Bêtes Blessées, et son hôpital, et ma pitié et mon imbécillité, et contre le petit âne lui-même. Et j’ai crié avec rage :
« — Suis-moi, ô Saoud, si tu peux me suivre.
« Excusez-moi, mes amis, de paraître immodeste, mais telle est la vérité : je suis bon coureur et même, parmi tous les garçons qui vivent dans les rues, le meilleur de beaucoup. Ce don m’est venu malgré moi. Quand j’étais un enfant sans force et sans jugement, tous les autres me persécutaient à cause de mon corps infirme ; la fuite était ma seule défense. Ainsi, mes jambes sont devenues très rapides et mon souffle profond.
« Donc, je me suis élancé hors de la ville, dans la direction du soleil couchant, certain de distancer Saoud, car les hommes forts, s’ils ont plus de résistance, vont à l’ordinaire moins vite que les garçons de mon âge. Mais Saoud n’était point pareil aux hommes que j’avais pu connaître dans Tanger ou ses alentours. Il n’avait pas mené sa vie dans un souk ou derrière un comptoir, ou encore courbé sur un champ. Il m’a rattrapé en quelques bonds. J’ai espéré alors le dépasser par l’endurance. Là encore, j’ai vu bientôt la vanité de mon orgueil. Saoud se tenait à mes côtés sans effort. Sa foulée était longue, souple et facile, et son souffle léger. Et il continuait de porter, sous ses longs cheveux que le vent de la course chassait en arrière, la tête aussi droite que l’aiguille des minarets. S’il avait voulu, c’était moi qui n’aurais pas été capable de le suivre. Mais au lieu de m’humilier, il m’a dit sans moquerie, comme à un égal :
« — Pourquoi nous hâter ainsi, Bachir ? À cette allure – car tu cours presque aussi bien que les garçons de ma tribu – nous arriverons bien avant le soir. Et il sera trop tôt pour moi.

« Alors, nous avons marché l’un près de l’autre, d’un bon pas tranquille, et tour à tour la poussière des chemins et l’herbe des sentiers étaient douces à nos pieds nus. Ô mes amis, combien il est merveilleux de faire route avec un tel compagnon, sans rien d’autre dans la tête que l’amitié et la liberté ! Nous traversions des ruisseaux, des douars, des bois, des champs cultivés. Tout était riant à la chaleur de midi. Mais Saoud ne partageait pas mon plaisir. “Cette terre, disait-il, est trop douce et trop molle. Elle affaiblit ses habitants. Regarde-les Bachir… Crois-tu qu’ils sont capables de manier et d’aimer un fusil ? Et, sans fusil, il n’y a pas d’hommes libres.”
« Ainsi, nous avancions vers le grand Océan, du côté où le soleil se couche. Mais à mesure que se rapprochait l’endroit où je devais conduire Saoud, il aimait mieux le pays qui devenait désert et très sauvage. Et quand nous sommes arrivés, enfin, au sommet de la haute colline de sable qui cache aux voyageurs venant de l’intérieur des terres la plage de Sidi Kacem, alors Saoud a poussé un long cri aigu, comme une prière.

« Car, en vérité, ce que nos yeux ont découvert à cet instant, était bien fait pour montrer à l’homme toute la grandeur d’Allah. Nous nous trouvions sur une grande dune balayée par le vent et plantée de bosquets d’oliviers sauvages. Et devant nous, à perte de vue, couraient d’autres dunes, tout à fait désertes, tout à fait nues, de plus en plus basses et elles finissaient sur une plage immense, et là commençait le grand Océan, celui qui n’a pas d’autre borne que le ciel. Dans cet espace il n’y avait pas un être humain, pas une bête, pas une habitation, sauf sur notre main droite, caché par les oliviers, le marabout de Sidi Kacem et, à côté, la maison de son gardien. Et comme le soleil touchait déjà la mer, la blanche coupole du marabout devenait couleur de rose. Et je pensais, ô mes amis, que d’âge en âge, chaque soir, le mausolée du saint avait vu le grand soleil tomber dans le grand Océan.
« Mais Saoud nourrissait d’autres soucis. “Il y a encore trop de lumière, m’a-t-il dit. Je dois attendre que la nuit vienne.”
« Nous nous sommes étendus sur la crête de sable, la tête sur des racines d’oliviers sauvages. Et Saoud m’a parlé des dunes sans eau, sans vie, qui, après Agadir, s’étendent jusqu’au Rio de Oro et qu’il avait traversées le long du grand Océan. »
Bachir demeura songeur un instant, puis :
« Quand la nuit a été bien sombre, dit-il, Saoud s’est dirigé vers le tombeau du Saint et j’ai cru qu’il allait y entrer pour lui adresser une prière. Mais il ne l’a pas fait et il est allé jusqu’à la petite maison voisine, celle du gardien. La porte s’est ouverte et un homme qui tenait une lampe à huile nous est apparu sur le seuil. Il portait une gandoura blanche, très propre, et sur la tête le turban vert des pèlerins pieux qui ont été à La Mecque, mais noué selon la façon qui se pratique dans la secte des Darkaoua. »
— Attends, s’écria Selim, le vendeur d’amulettes, en secouant, au bout de son bâton, sa marchandise cliquetante, attends ! N’était-ce pas le cheikh qui par la suite…
— Attends toi-même, répliqua vivement Bachir, chaque chose viendra en son temps, en sa place. Pour l’heure dont je parle je ne savais rien de cet homme sauf qu’il m’inspirait un respect profond, puisque Saoud, que je n’avais vu plier devant personne, s’est courbé très bas devant lui, et a baisé le pan de sa gandoura.
Et Bachir reprit :
« L’homme au turban vert a élevé sa lanterne vers moi et Saoud a dit : “Ce garçon m’a servi de guide. Il est prompt et sûr.”
« Alors le seigneur darkaoua m’a dit : “Paix et vertu sur toi.” Et il a dit encore : “Tu seras utile un jour à la liberté des fidèles. Mais, ce soir, tu vas attendre Saoud devant le tombeau de Sidi Kacem en méditant à la vie de ce grand saint.”
« Puis Saoud est entré dans la maison du gardien et la porte s’est refermée sur les deux hommes.
« Et j’ai bien essayé, d’abord, de suivre le conseil du chef darkaoua. Mais mon intelligence est faible et mal instruite. De Sidi Kacem, je savais seulement qu’il avait été fils de roi, et qu’il avait tout abandonné pour se retirer en ce lieu désert. Ce n’était pas assez pour y penser longtemps. Et la lune s’était levée et tout prenait vie. Alors je suis descendu sur la plage et je me suis amusé avec les vagues et le sable. Puis j’ai regagné le sommet de la grande dune et je me suis assis entre les oliviers sauvages. Et j’ai commencé de rêver, et, aujourd’hui encore, je ne saurais dire si mes songes étaient ceux du sommeil ou d’un esprit éveillé. Je me voyais compagnon de Saoud et le suivant partout, dans tous ses voyages. Et je me sentais si bien, et c’était si merveilleux, que je suis revenu à moi seulement avec le soleil déjà très haut.

« J’ai couru à la pauvre maison près du tombeau de Sidi Kacem. Elle était ouverte et vide. Le cheikh darkaoua n’était plus là. Ni mon ami Saoud au grand poignard. Il n’y avait que les traces de leurs pas sur le sable. Elles se séparaient très vite et se perdaient en terrain dur.
« Je me suis senti seul, abandonné, désespéré. Et je me suis souvenu de l’Hôpital des Animaux Malades et je me suis mis à courir de toutes mes forces vers Tanger.
« Vous avez oublié, j’en suis sûr, ô mes amis, combien m’était cher ce petit âne que j’avais amené chez le Prophète des Bêtes Blessées. Et quoi d’étonnant à cela puisque moi-même je l’avais si longtemps oublié ? Mais sur le chemin du retour, les sentiments que, par honte devant Saoud, j’avais méprisés et chassés de mon cœur, se sont mis à me poursuivre comme du feu. Je revoyais le bourricot épuisé, déchiré, s’appuyant contre le mur du foundouk, et la misère de ses yeux, et leur confiance, et les soins que je lui avais donnés, et le besoin qu’il avait de moi. Toute ma pitié, toute mon amitié reprenaient une force terrible. Et je pressais ma course jusqu’à en étouffer.
« “Il est en train de mourir… Il est mort… Il est déjà aux mains des débitants de charogne… Et c’est mon œuvre… Je l’ai voulu ainsi. Je l’ai rejeté… Je l’ai renié…”
« Voilà ce que je me suis dit à chaque instant, à chaque foulée qui me rapprochaient de la ville.
« Et, en vérité, je ne sais pas comment j’ai pu arriver si vite, et là, forcer mes jambes à me porter toujours plus vite jusqu’à l’Hôpital des Animaux Malades. Mais quand je me suis trouvé devant ses murs, mon souffle m’a quitté par crainte encore plus que par fatigue, et j’ai dû attendre longtemps avant de pouvoir avancer. Enfin j’ai passé le seuil, et, sans chercher à voir M. Evans, j’ai marché vers l’écurie où avait été mis le petit âne. La porte en était fermée et j’ai dû la pousser deux fois pour entrer, tellement mon bras était faible. Je savais, je sentais que par ma faute le petit âne était crevé et qu’une autre bête malade avait déjà pris sa place.
« Et une fois dans l’écurie j’en ai eu la certitude. Il y avait bien là un bourricot enveloppé d’une sangle, mais il se tenait si fermement sur ses pattes, et son œil avait tant de clarté, de brillant, que ce ne pouvait pas être le même petit âne. Je me suis approché de lui en hésitant. Et alors, ô mes amis, il a commencé à braire avec gentillesse, avec gaieté ; ses oreilles, toutes les deux, se sont agitées de haut en bas et de bas en haut, et il a tendu son museau vers mon cou. Il me reconnaissait, il m’accueillait, il me faisait fête.
« Mais alors même je n’ai pas cru ce que je voyais. Je m’étais senti trop coupable, j’avais trop porté l’assurance du malheur. Un seul homme pouvait m’en délivrer. Et j’ai osé interrompre dans son travail M. Evans, qui était en train de mettre du plâtre à la patte cassée d’un chien. Je pensais qu’il allait me faire des reproches très durs, mais le Prophète des Bêtes Blessées m’a parlé doucement :
« — Tu as remis le bourricot sur le chemin de la vie, a-t-il dit. À présent il est sauvé, mais ses plaies seront très longues à guérir, si on ne le soigne pas avec attention et une application très grandes. Ici, personne n’a le temps de le faire. Veux-tu encore t’occuper de lui ?
« J’ai crié alors :
« — Que mes bras et mes jambes se dessèchent et qu’Allah tout-puissant me couvre de pustules plus nombreuses encore que le petit âne, si je l’abandonne de nouveau avant qu’il ne soit sain et fort comme il ne l’a jamais été.
« Puis je me suis élancé vers l’écurie et le petit âne s’est mis de nouveau à braire de joie et à remuer les oreilles et je me suis serré contre lui, et la poitrine me faisait mal à force de bonheur.
« M. Evans est venu un peu plus tard, avec beaucoup de médecines, et disant :
« — Il s’agit maintenant de faire disparaître le plus vite possible la peau brûlée, morte, et de fortifier la peau neuve et tendre qui va se former à la place.
« Il m’a expliqué ensuite la façon de faire les pansements tout à fait propres et d’étendre les onguents et de mettre les poudres, et d’enlever les croûtes. Ces soins étaient assez compliqués sans doute, mais quand je pensais à ceux que j’avais eus à donner au petit âne pendant les deux nuits que nous avions passées à l’Hôpital des Animaux Malades, tout me semblait d’une facilité surprenante.
« Il faut dire qu’il se prêtait avec la plus grande gentillesse aux pinces qui le meurtrissaient, aux liquides qui le brûlaient. Il savait que j’étais son ami, et il savait que si j’étais forcé de lui faire mal c’était pour son bien. En vérité, ce petit âne était très intelligent.
« Et il était encore très jeune et très joueur. Tantôt il faisait semblant de me mordre et tantôt il attrapait dans ses dents un pan de ma chemise et tantôt il me chatouillait l’oreille avec son oreille. Les forces lui revenaient vite.
« Un jour, M. Evans a dit que le bourricot n’avait plus besoin d’être soutenu et c’est moi qui ai défait la sangle par laquelle il était enveloppé. Ô mes amis, si vous aviez vu avec quels ménagements le petit âne a fait ses premiers pas, puis comme il a pris de l’assurance, et de quelle mine fière il s’est mis à marcher autour de l’écurie ! C’était une joie de le regarder. Soudain, il s’est affaissé contre le sol et j’ai eu très peur. Mais le Prophète des Bêtes Blessées m’a retenu alors que je voulais porter secours au bourricot :
« — Ne crains rien, Bachir, a-t-il dit, ce petit âne sait très bien ce qu’il fait. Il n’est pas tombé, il n’a pas glissé, il s’est couché volontairement parce qu’il peut, enfin, s’y risquer sans péril. Vois donc !
« En effet, le petit âne agitait ses sabots, ruait en l’air, et poussait des braiements de grand plaisir. Il s’amusait beaucoup.
« À partir de là, nous avons vraiment commencé à devenir bons camarades, le petit âne et moi. Avant, je ne pensais qu’à le voir survivre et pour lui j’étais seulement un guérisseur. C’était assurément une profonde amitié. Mais on ne se connaissait pas. Maintenant, nous n’avions plus d’autre souci que de passer notre temps ensemble. Car je ne le quittais point pour ainsi dire. Je dormais dans l’écurie, sur la même botte de paille et contre lui, ce qui me tenait bien chaud. Le matin je lui donnais des soins, je le nettoyais, puis je lui portais à manger, puis je le faisais promener dans la cour, et on s’amusait à se dépasser l’un l’autre, et quand il m’obéissait bien je lui donnais des carottes jeunes et fraîches. Je les achetais avec l’argent que me rapportaient Omar et Aïcha, qui admiraient beaucoup les tours que j’enseignais à ce petit âne très intelligent. Puis j’avais à le soigner encore et nous faisions la sieste tous les deux. Ensuite, on s’amusait de nouveau dans la cour. Le soir venait. Je le nettoyais une dernière fois, je lui préparais une litière fraîche et on s’endormait côte à côte.
« Les jours passaient de cette manière. Chaque matin, le petit âne se réveillait plus robuste, plus gai, plus affectueux. Il apprenait le bonheur de vivre. Et chaque matin, j’examinais sa peau et je la voyais renaître, petit à petit, pouce par pouce. On eût dit une étoffe qui se recousait d’elle-même, par le dedans. L’arrière-train et les flancs ont été les premiers à guérir, puis les genoux, puis les paturons. J’ai eu un peu plus de mal avec la tête, mais elle est devenue bien claire, elle aussi. L’échine seule est restée longtemps à vif et mouillée de pus. Enfin, elle a commencé de sécher. Alors M. Evans m’a dit de conduire le petit âne par une laisse hors de la ville, jusque dans un pré qui appartenait à l’Hôpital des Animaux Malades :
« — Il est temps que ce bourricot reprenne le goût de l’herbe et du grand air, a dit M. Evans.
« Vous allez bien rire du pauvre Bachir, mes amis, quand vous saurez que ces paroles de M. Evans, au lieu de me faire ressentir une joie nouvelle, m’ont glacé de peur. J’ai vu dans un seul instant le petit âne écrasé par une lourde automobile, étouffé par la foule, lapidé par les enfants des rues. On aurait dit que je n’avais jamais croisé des centaines de bourricots trottinant sans dommage à travers Tanger et se frayant un chemin dans la presse la plus serrée. Mais, pour moi, le petit âne que j’avais connu si faible, mourant et ne revenant que peu à peu à la vie, n’était en rien pareil aux autres. Il me semblait encore si fragile, si délicat, qu’il devait rester à l’abri de tout dans l’Hôpital des Animaux Malades. Et j’ai dit à M. Evans que je me sentais incapable de faire ce qu’il m’ordonnait.
« — Très bien, a répondu le Prophète des Bêtes Blessées, ce sera donc un de mes infirmiers qui mènera le bourricot à sa première promenade.
« Tout mon sang est alors monté à ma tête et j’ai osé, moi, indigne, crier avec colère à M. Evans.
« — Un infirmier ? Je ne veux pas ! Jamais !
« J’étais comme fou à la pensée de ce petit âne mené par un homme qui ne l’aimait pas, qui ne l’avait pas soigné, qui ne saurait point le protéger contre les dangers des rues, qui ne prendrait même pas la peine de chasser les mouches de son dos encore malade. Et aussi je ne pouvais pas supporter l’idée qu’un autre verrait le petit âne dans son premier plaisir de liberté. Je lui ai donc passé un licol aussi doucement que j’ai pu et nous sommes sortis.
« Lui, il marchait sans crainte, dignement, les naseaux larges ouverts, respirant toutes les odeurs et s’en réjouissant. Mais tant que nous avons été dans la ville, j’ai tremblé. Je tournais la tête sans arrêt, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Et je couvrais de mon corps le petit âne dès que je voyais approcher de nous un bourricot estropié, galeux ou saignant. Et vous savez mes amis, si Tanger en est plein !
« Seule la paix de la campagne a mis fin à mon anxiété. Et j’ai laissé trotter le petit âne, en courant derrière lui, jusqu’au pré où je devais le conduire. Mais là quelle récompense ! Si vous aviez vu comment le petit âne s’est roulé dans l’herbe, si vous aviez entendu ses braiements bienheureux ! Et il se relevait et se frottait contre moi, et s’échappait et je le poursuivais, et il se jetait par terre ! Quels jeux nous avons eus ! Le matin tout entier a passé comme un instant.
« Quand l’heure est venue de rentrer, je l’ai brossé avec mes mains pour lui enlever brindilles et débris de terre et je me suis reculé pour voir s’il était bien propre. Alors, ô mes amis, je n’en ai pas cru mes yeux tant le petit âne était beau. Je pense qu’à l’Hôpital des Animaux Malades je m’étais trop penché et de trop près sur son corps qui guérissait peu à peu ; là-bas je n’apercevais plus que les plaies et les croûtes. Tout à coup, dans le pré, je l’ai vu enfin tel qu’il était vraiment : blanc comme lait ; avec la peau la plus fine, la plus neuve du monde ; et un poil léger et doux ainsi que des cheveux d’enfant.
« Or, tandis que je le contemplais dans l’admiration et le ravissement, ma vue a semblé se brouiller en même temps que mon esprit. Au lieu de la prairie sur laquelle, à cet instant, mes pieds étaient posés, j’en ai aperçu une autre bien plus grande, bien plus riche et très fleurie, qui se trouvait dans un magnifique domaine de la Montagne. Et là, harnaché de soie et d’or, avec son ruban bleu au cou, jouait un petit âne sans pareil à aucun autre, qui appartenait à une petite fille belle et méchante entre toutes. Et pourtant ce merveilleux petit âne ressemblait exactement à l’estropié, au galeux du foundouk, au bourricot mourant que j’avais soigné à l’Hôpital des Animaux Malades.
« Ai-je couru à lui ? Au contraire, me suis-je approché en hésitant ? Tout ce que je peux dire c’est que mes mains étaient très faibles, très froides, quand j’ai pris l’une de ses oreilles, puis l’autre pour les examiner… Et je suis devenu tout entier tremblant et glacé quand j’ai retrouvé les marques de reconnaissance que rien n’efface : deux étoiles à sept pointes. Car, chez la terrible vieille dame Lady Cynthia, ce petit âne portait les mêmes étoiles. »
Une vaste et heureuse rumeur éclata aux dernières paroles de Bachir. Rien ne pouvait donner à la foule un aussi vif plaisir que de voir cheminer ensemble les péripéties d’un conte et les volontés du destin.
— Alors, c’était bien lui, ô mes yeux ! s’écria Zelma la bédouine, en élevant les bras à la hauteur de son front tatoué.
Et Mohamed, l’écrivain public, expliquait avec passion à ses voisins :
— La terrible vieille dame l’a cédé à un marchand, qui l’a revendu et le bourricot est allé de maître en maître, s’abîmant de plus en plus, jusqu’à ne plus rien valoir.
Et Abderraman, le badaud, s’étonnait sans mesure :
— Mais toi, disait-il à Bachir, toi, tu l’as remis sur pied, sans savoir ce que recouvrait cette peau en guenilles !
— C’était écrit ! Assurément ! cria Selim, le marchand d’amulettes.
— Assurément ! Assurément ! c’était écrit ! approuva la foule.
Alors, le sage vieillard Hussein, qui vendait du khôl, demanda doucement à l’enfant bossu :
— Mais ce petit âne, là-bas, dans la propriété de la Montagne, il ne pouvait souffrir ton approche ? N’est-ce pas que tu nous as raconté ?
Et Bachir répondit avec déférence au bon vieillard :
— Ta mémoire est aussi fidèle que ton âge est vénérable, ô mon père. Et tel, en effet, le petit âne s’était montré à mon égard, si bien que, l’ayant retrouvé, j’ai fait, sans réfléchir, plusieurs pas en arrière, par crainte d’un nouvel affront ou de quelque ruade.
— Hé bien, qu’a-t-il fait, lui ? s’écria Zelma la bédouine.
Et son impatience fut soutenue par des voix très nombreuses. Alors, Bachir poursuivit :
« Hé bien, ce petit âne m’a regardé fixement, tristement. Et ses yeux étaient d’une intelligence incroyable. Et ils me disaient : “Je t’ai reconnu tout de suite et dès le seuil du foundouk où je mourais de mauvais traitements. Je n’étais plus, alors, arrogant et stupide et gâté par les riches, comme au temps où je t’ai repoussé parce que tu sentais la misère. J’avais souffert tant et tant, que j’en étais arrivé à mieux comprendre les choses de ce monde. À présent, je t’aime ainsi que mon sauveur et mon prince.”
« Ainsi m’a parlé le petit âne avec ses yeux. Puis il s’est avancé vers moi et il a posé son museau sur ma bosse avant et ses longues oreilles qui remuaient ont éventé ma figure comme des ailes. Et dans mon bonheur je n’ai plus pensé à son ancienne inconduite. »
Hussein, le pieux vieillard qui vendait du khôl, fit alors cette remarque :
— En l’oubliant, tu as montré de la sagesse, mon fils, car on voit beaucoup de têtes gonflées par les honneurs ou la fortune qui ne sont pas celles d’un simple bourricot.
— Bien dit ! bien dit ! cria la foule.
Et Bachir poursuivit :
« M. Evans se trouvait dans la cour de l’Hôpital des Animaux Malades, quand j’y ai ramené le petit âne tout blanc, tout brillant, tout luisant de santé.
« — Tu sais, m’a dit le Prophète des Bêtes Blessées, je ne pourrai plus le garder longtemps, il faudra que je le donne à un maître.
« À ces paroles, mes genoux ont commencé à faiblir. Oh ! je savais bien que cela devait arriver un jour, mais ce jour me paraissait impossible. Et voilà que M. Evans l’annonçait.
« Le petit âne est venu poser son museau contre ma bosse de devant qui l’amusait beaucoup, je l’ai caressé tristement derrière les oreilles, et mes doigts ont senti sous son poil si doux la seule trace impossible à effacer, les étoiles à sept pointes, dont l’avait marqué son premier propriétaire. J’ai repoussé vivement le petit âne qui allait bientôt appartenir à un autre. Lui, il a secoué la tête et m’a regardé avec étonnement.
« M. Evans m’a dit alors :
« — Je crois qu’il n’est pas content de son nouveau maître.
« Je n’ai pas compris, mais M. Evans m’a dit encore :
« — Tu vois bien : il est content de toi.
« Cette fois mes genoux ont eu peine à me porter. Tout s’est mêlé dans ma tête et j’ai murmuré :
« — Est-ce que vraiment… par Allah miséricordieux, est-ce qu’il me faut croire… est-ce que tu ne ris pas de moi ?
« M. Evans a baissé plusieurs fois sa figure de plâtre et il a dit :
« — Tu as fait revenir le bourricot de la mort, il est à toi.
« Mais je ne pouvais pas croire encore et j’ai crié :
« — Ce petit âne, ce merveilleux petit âne blanc ?
« Et le Prophète des Bêtes Blessées m’en a donné l’assurance la plus solennelle. Alors je me suis courbé pour embrasser le bas de sa blouse.
« En vérité, ô mes amis, les meilleurs parmi les infidèles ont des manières étranges. M. Evans a fait brusquement un pas en arrière et, m’ayant défendu avec sévérité de le remercier ainsi, m’a quitté sans ajouter un mot. En d’autres circonstances j’aurais sans doute souffert d’un pareil changement d’humeur, mais comment aurais-je pu y songer à cet instant ? Un museau doux et tiède est venu se poser sur ma bosse. Celui de mon petit âne blanc… »
Même si une émotion trop vive n’avait coupé alors le récit de Bachir, il eût été empêché d’en poursuivre le cours tout de suite, tellement fut violent le tumulte des questions, des cris, des exclamations, des suppositions qui éclata autour de lui.
— Tu as eu aussi un bourricot à toi ? s’écria Caleb, le marchand d’eau. Et plus beau que le mien ?
— Mais comment as-tu fait pour le nourrir ? demanda Fuad, le bon cultivateur.
— Pourquoi ne l’as-tu montré à personne ? cria Zelma la bédouine. J’aurais tant voulu caresser son poil aussi tendre que des cheveux d’enfant.
— C’est qu’il l’a vendu tout de suite. Et pour un bon prix, j’en suis sûr, glapit le prêteur Nahas.
— Je pense plutôt qu’il l’a caché pour ne pas faire de jaloux, dit le doux vieillard Hussein qui vendait du khôl.
Et Selim, agitant ses amulettes, et Ismet, roulant ses muscles de débardeur et bien d’autres encore, montrèrent à leur façon et selon leur nature les sentiments qui leur étaient inspirés par la nouvelle qu’un enfant deux fois bossu, et mendiant, avait été le maître d’un merveilleux petit âne.
Enfin Bachir leva sa main droite, obtint le silence, et poursuivit en ces termes :
« Vous aurez la réponse à tous vos étonnements, je le jure. Mais apprenez d’abord que personne parmi vous n’a pu être aussi émerveillé que moi quand j’ai compris – et fini par croire – que le petit âne m’appartenait. Oh ! je le sais, bien peu de ceux qui m’écoutent ici ont connu la richesse ou même un lendemain assuré. Le plus pauvre cependant possède quelque chose à lui : quand ce ne serait qu’une touffe de blé, une masure, un tapis, un serpent, un poulet, une femme. Or, pensez mes amis, que je n’ai rien eu jamais. Pensez que, dans ce domaine, et à moins d’être insensé, m’étaient interdites même les bénédictions de l’espérance. Et voilà que le petit âne blanc, digne d’un enfant de roi, devenait ma propriété, mon bien, était à moi, à moi. À moi !
« Certains de vous ont demandé comment j’entendais pourvoir à son existence. Oh ! je n’ai pas été inquiet un instant. Si j’avais eu assez d’esprit et de chance jusque-là pour assurer ma nourriture et celle d’Aïcha et d’Omar, je saurais bien satisfaire à la faim d’un petit bourricot, me disais-je. Quelque travail en plus et quelque ingéniosité y suffiraient aisément. Et quand le petit âne serait devenu vraiment tout à fait guéri, c’est lui qui m’aiderait. J’irais l’offrir, avec moi pour guide, aux enfants des riches étrangers comme ceux que j’avais regardés souvent tandis qu’ils se promenaient sur des bourricots de louage. Et mon petit âne à moi, étant le plus beau, le plus gai, le plus sage, et le plus intelligent, on le demanderait sans cesse. Mais je ferais bien attention à ce qu’il ne se fatigue pas. Et que la selle soit toujours bien propre et bien ajustée. Et pour cela je demanderais conseil à mon ami Flaherty à la moustache rouge parce qu’il savait tout ce qui concerne le harnachement. Et pour la selle j’irais voir le propriétaire du foundouk parce qu’il en a toujours à bon prix, que les caravaniers lui laissent en gage. Et je pouvais lui en échanger une contre mes chansons qu’il aime beaucoup…
« Tels étaient les projets que j’ai faits et les rêves que j’ai rêvés dans la journée où j’ai reçu le petit âne blanc en cadeau de M. Evans, le Prophète des Bêtes Blessées. Et j’ai continué ces projets et ces rêves le lendemain matin et les matins qui ont suivi, tandis que je menais le petit âne dans son pré. Quelques-uns se sont étonnés ici de ne pas m’avoir vu l’y conduire. C’est que je partais à l’aube et ne revenais le chercher que le soir tombé. Et je prenais bien soin de suivre les ruelles les plus désertes. J’avais tant de bonheur que cela m’effrayait. Je redoutais pour le petit âne les esprits envieux qui se cachent dans le cœur des méchantes gens et aussi le mauvais œil. En outre, je voulais étonner tout le monde à l’instant où j’apparaîtrais montant le petit âne sur une selle magnifique.
« Or, cela était encore impossible. D’abord, je n’avais pas de selle, et, même si je l’avais eue, je n’aurais pas eu la cruauté de la mettre sur le dos du petit âne, car son échine et son garrot étaient encore à vif. La peau commençait bien à repousser, mais plus fine, plus transparente que ces très minces feuilles de papier avec lesquelles les fumeurs roulent leurs cigarettes. Une fois, par impatience, j’avais essayé dans le pré de m’asseoir sur le petit âne. J’avais employé pour cela les précautions les plus grandes et fait tout au monde pour rendre encore plus léger mon corps qui, malgré mes bosses, n’est pas lourd. Hé bien, mon petit âne a rué si fort, lui si gentil à l’ordinaire, que j’ai sauté sur l’herbe pour ne pas tomber. Ensuite, tout le long du jour, il a refusé de s’amuser avec moi.
« Il me fallait donc attendre l’instant de ma gloire – une semaine environ, avait dit M. Evans.
« En attendant, je me rendais chaque soir au foundouk pour y gagner en chantant la selle que j’avais déjà choisie et qui était superbe, toute de cuir bleu avec beaucoup de clous qui semblaient tout à fait en or.
« Et là, une nuit, mon destin a croisé de nouveau le destin de Saoud. »
Bachir ferma les yeux et se tut, attendant le bruit familier des voix curieuses et la rumeur des commentaires. Mais aucune parole ne s’éleva du cercle des visages qui se fermaient sur lui. Et, forcé par le silence plus qu’il ne l’eût été par un flot d’objurgations, Bachir reprit :
« Saoud était en train de s’entretenir dans la cour du foundouk avec des caravaniers très maigres, tous armés de poignards et que je n’avais jamais vus à Tanger. Je l’ai reconnu parmi la foule des voyageurs et des marchands malgré la mauvaise lumière des lampes en plein air. Je l’ai reconnu tout de suite et de loin et sans même distinguer son visage qui n’était pas tourné de mon côté. Saoud seul avait le cou pareil à l’aiguille des minarets, sous des cheveux aussi luisants et sauvages. Et mon cœur s’est mis à frapper très rudement contre mes côtes, et, sans savoir pourquoi, j’ai eu un mouvement pour m’enfuir. Mais j’ai voulu attendre encore un instant pour bien admirer comment il avait l’air d’être, en ce lieu de passage, le seigneur de tous les hommes et de toutes les bêtes.
« Cet instant a suffi. Saoud avait sans doute le sang de la nuque très sensible aux regards car ses yeux sont allés de mon côté. J’avais beau être petit et chétif et noyé dans la foule du foundouk, il m’a découvert. Alors il m’a souri en avançant ses dents d’hyène et je suis allé à lui. Et il m’a salué en égal d’âge et d’amitié. Et il a congédié les hommes de caravane. Et il m’a emmené manger comme un riche dans un restaurant près des remparts. Et là il m’a demandé si je voulais l’accompagner de nouveau à Sidi Kacem le jour suivant. Et il m’a dit que le chef Darkaoua aurait plaisir à me parler.
« À ce moment encore, un esprit m’a conseillé de fuir Saoud. Mais pourquoi aurais-je refusé ? Le petit âne, cette fois, était guéri. Quant aux cicatrices de son dos, il lui serait profitable de passer un jour sans aller au pré où l’herbe, à cause des chaleurs de l’été, commençait à devenir rêche et mordante. Et je pensais au plaisir de faire la route avec Saoud le guerrier, aux histoires qu’il me conterait, aux oliviers sauvages sur la dune, à la coupole blanche du tombeau du Saint et à l’homme au turban vert, si grave et mystérieux.
« Nous sommes partis le lendemain, à l’heure de midi, et nous avons marché sans nous hâter, Saoud voulant arriver à Sidi Kacem encore plus tard que le jour où je l’y avais conduit. Cette fois, d’ailleurs, il n’avait pas besoin de guide. Il connaissait bien le chemin et même il a pris souvent des sentiers détournés que je ne lui avais pas indiqués. On voyait qu’il avait fait plusieurs voyages dans cette région, seul ou avec d’autres que moi. Cependant il ne me l’a pas dit. Et il ne m’a pas dit davantage où il était allé pendant son absence, ni pourquoi il tenait si fort à rejoindre Sidi Kacem seulement à la nuit noire. Et moi, je ne lui ai rien demandé. La courtoisie m’en empêchait. Et aussi, malgré ma curiosité qui était grande, le sentiment du secret me donnait un vif plaisir. Que pouvais-je craindre auprès du grand Saoud, qui avançait avec légèreté et nonchalance, ses cheveux sauvages flottant sur les épaules, sa main sur le long poignard et chantant à mi-voix les chants de guerre de sa tribu ?
« De temps en temps, je prenais ma fronde et je faisais tomber un oiseau. Et une fois que la chose avait été très difficile et que j’avais tout de même réussi, mon ami Saoud m’a dit :
« — Dans quelques lunes, tu viendras me retrouver et je te donnerai un fusil, parce que, alors, je serai riche en armes, et je t’apprendrai à tirer.
« Et mon cœur s’est gonflé d’orgueil et j’ai pensé que j’arriverais chez Saoud sur mon âne blanc et ma selle bleue. Mais je ne lui en ai rien dit, pour lui ménager la surprise.
« Il faisait tout à fait obscur quand nous sommes parvenus au sommet de la dune où poussaient les oliviers sauvages. Là, presque à la lisière du bosquet, Saoud m’a dit :
« — Je te laisse pour quelques instants, mais, cette fois, ne bouge pas. Je t’appellerai sous peu.
« Il a disparu sans aucun bruit, dans la direction du tombeau qu’on ne pouvait plus voir. Je me suis assis sur mes jambes repliées, rêvant à mon ami Saoud et à mon petit âne blanc… Et personne au monde ne pouvait se sentir plus riche que moi.
« L’air était sombre et doux. Il n’y avait pas de lune et on n’entendait rien que le bruit du grand Océan sur le sable et un très petit murmure que faisaient les feuilles des oliviers sauvages.
« Soudain, ô mes amis, je me suis trouvé debout et mon sang était tout froid et mon corps tout raide et dur d’épouvante. Des cris terribles s’élevaient dans la nuit si calme, du côté où se trouvait la coupole de Sidi Kacem et la maison du gardien. Et puis des coups de feu ont retenti qui semblaient des coups de tonnerre. Et d’autres cris terribles, et d’autres coups de feu.
« La tête me tournait, et tout raide que j’étais, je tremblais très fort. Alors j’ai entendu contre mon oreille la voix étouffée et sifflante de Saoud. “En bas, vite.” Nous avons roulé le long de la pente sablonneuse jusqu’au pied de la dune et nous avons rampé vers un fossé recouvert d’une haie. Quand nous nous sommes trouvés dans le creux, bien cachés, Saoud m’a dit :
« — Arrache deux morceaux à mon burnous.
« J’ai fait comme il ordonnait, ce qui était facile, car son burnous n’était que haillons. Et Saoud m’a dit encore :
« — Attache très fort l’un de ces morceaux à ma cheville et l’autre à mon poignet, du côté de la droite.
« Je lui ai obéi et j’ai senti qu’à ces deux endroits le sang coulait beaucoup et que les os étaient brisés.
« — C’est bien, a dit Saoud, cependant que, tout tremblant, j’essuyais mes mains poisseuses contre les bords du fossé, le sable aura bu les traces du sang et maintenant l’étoffe va les garder.
« Sa voix était calme et son souffle égal. Pourtant il devait beaucoup souffrir. Il a dit encore :
« — Ces policiers étaient des fils de chiennes, des bâtards qui tiraient mal parce qu’ils avaient peur de mon poignard. Et ils auront peur de lui jusqu’à l’aube. Nous aurons le temps de revenir à Tanger, si tu m’aides comme il convient.
« Je lui en ai fait serment et il m’a répondu :
« — Je le savais. Tu es un homme avant l’âge, Bachir, et malgré tes deux bosses. Et tu es un ami.
« Saoud s’est tu pour quelques instants et, après ces paroles, j’ai compris que je n’avais plus peur et que j’avais reçu, dans ce fossé à l’odeur de terre et de sang, une force nouvelle pour toute la vie. Et Saoud a continué :
« — J’avais fait ta louange au cheikh Darkaoua, et il voulait t’employer pour ses grands desseins, car c’est un homme de foi et de courage qui ne se résigne pas à voir son pays aux mains d’étrangers infidèles. Et il avait fait venir un bateau de fusils, et je devais les mener dans l’Atlas. Mais après t’avoir quitté j’ai trouvé près du tombeau du Saint ces fils de chiennes. Ils avaient tout appris par des traîtres et arrêté le cheikh. »
— Voilà, voilà, c’est bien ce que j’avais dit, cria Selim en faisant sonner très fort ses amulettes. J’ai entendu parler de l’affaire ici et dans la Kasbah.
— Et moi, à travers le port, gronda Ismet le débardeur.
— Et parmi les bourgeois qui sont mes clients, dit Caleb le porteur d’eau. Ils avaient tout lu dans les journaux. C’était une aventure terrible.
Et d’autres voulaient intervenir dans ces propos, mais Zelma la bédouine poussa un long you-you de pleureuse qui couvrit toutes les voix. Ensuite, elle demanda :
— Dis-nous, dis-nous vite, je t’en supplie, petit bossu, ce qui est arrivé au beau Saoud. Est-il mort dans le fossé maudit ?
— Oh ! non, Saoud n’était pas un homme à quitter la vie pour si peu, dit Bachir.
Et il poursuivit :
« C’est à grands et furieux coups de son long poignard que Saoud avait échappé aux policiers.
« — J’en ai touché plusieurs, disait-il, tantôt à la gorge, tantôt au ventre et tantôt aux yeux. Et ces fils de chiennes avec tous leurs fusils, ont seulement réussi à me blesser. Et ils n’oseront pas bouger durant la nuit. Donc si nous parvenons à Tanger avant le jour, et que j’y trouve une cachette jusqu’à demain soir…
« — Tu l’auras, tu l’auras, et la meilleure qui soit ! ai-je dit en pensant à l’Hôpital des Animaux Malades et à l’écurie dont j’étais encore le maître.
« — Alors demain, tu iras au foundouk, a dit Saoud, et tu trouveras les caravaniers du Sud à qui tu m’as vu parler. C’est eux qui devaient transporter les armes. Peut-être voudront-ils m’emmener. Et maintenant aide-moi à sortir de ce fossé. Il faut commencer notre route.
« Ô mes amis, j’avais déjà beaucoup appris de Saoud, mais ce n’était rien auprès de la leçon qu’il m’a enseignée sans dire une parole dans cette marche de retour. J’ai vu par lui qu’un homme, s’il le veut en vérité, peut traîner son corps impuissant derrière une âme indomptable. Et que, alors, Allah le soutient et le porte. Car moi, qui ai accompagné Saoud, je vous le demande : comment aurait-il pu accomplir sans cela un si long chemin avec une cheville traversée d’une balle et dont j’entendais sans cesse crier les os rompus ?
« De temps à autre, à vrai dire, il s’appuyait sur mon épaule et faisait quelque distance en sautant sur une jambe. Mais il reprenait très vite son pas habituel et, de nouveau, ses os criaient. Quant à lui, sa bouche ne s’est jamais ouverte pour une imprécation ou une plainte. Et si des gens nous avaient croisés, d’abord sur les sentiers, puis sur le grand chemin, personne n’aurait pu soupçonner son tourment. Et même pour moi il était invisible, à cause de la nuit qui me cachait le visage de Saoud. Seulement, parfois, j’entendais ses dents grincer comme la scie sur une pierre et, quand il devait s’appuyer sur moi, je sentais que toute sa peau était trempée et brûlante par la sueur de la souffrance. »
— Je reconnais bien là ces hommes du grand Sud, dit lentement Kemal, le charmeur de serpents. Mourants, ils sont capables de ramper pendant des lieues à travers le désert pour arriver au point d’eau.
— Tel, en effet, était Saoud, s’écria Bachir.
Et il poursuivit :
« Sa cheville rompue l’a si peu empêché d’avancer que la nuit était seulement à sa moitié lorsque j’ai ouvert la porte de l’Hôpital des Animaux Malades, puis celle de l’écurie réservée pour quelques jours encore à mon petit âne blanc…
« Là, enfin, Saoud a reconnu qu’il avait un corps. Il s’est laissé tomber par terre et, tandis que j’allumais la lanterne, la respiration sortait en sifflant de sa gorge comme d’une outre percée. Mais dès que l’écurie s’est un peu éclairée, Saoud, sans rien me demander, a rampé jusqu’au seau d’eau fraîche que j’apportais chaque nuit et il a plongé sa tête dedans et il a bu comme une bête. Et alors j’ai vu qu’il avait passé dans sa ceinture, près du poignard, son bras cassé pour bien le maintenir pendant la marche.
« C’est seulement après avoir vidé le seau – car sa soif était immense – que Saoud s’est étendu sur la paille qui me servait de lit. J’ai voulu l’arranger pour le mieux, mais Saoud m’a repoussé de sa main gauche, disant : “La mollesse n’est pas bonne pour le guerrier blessé.” Et il a fermé les yeux et grincé des dents.
« Jusque-là, et à cause de ses premiers efforts et mouvements désordonnés, Saoud n’avait pas aperçu mon petit âne qui dormait dans un coin obscur et moi, pris par tant d’aventures et d’émotions terribles, je n’avais pas encore eu le temps de penser à sa présence.
« Or, mes amis, c’est mon petit âne lui-même qui a tout fait pour attirer notre attention. Soudain, j’ai entendu, venant de son côté, un grand bruit de sabots et de halètements. Je suis allé à lui et je l’ai trouvé debout sur sa litière et frémissant, frissonnant, tremblant, grelottant, comme s’il avait été aux pires instants de sa maladie. Et il ruait follement contre le mur auquel il s’appuyait comme s’il avait voulu l’effondrer pour s’enfuir à travers. Je n’ai pas eu le temps de le caresser pour lui rendre le calme : Saoud avait déjà ouvert les yeux. D’abord il a parlé comme en délire. “Allah m’envoie un cheval !” a-t-il crié. Puis son regard a cessé d’être celui du rêve et un dégoût immense est venu sur toute sa figure, encore plus sauvage qu’à l’ordinaire par l’effet de la douleur. Il a parlé comme en crachant : “Ce n’est qu’un sale bourricot.” Puis il s’est relevé sur le coude gauche et il a dit encore : “Mais pour sortir avant le jour des terres qui appartiennent à la police de Tanger, cela me suffira.”
« Et d’abord ces paroles n’ont pas eu de sens pour moi ; puis, au moment où elles commençaient d’entrer dans mon esprit, je me suis trouvé incapable d’y réfléchir davantage, car, à la voix de Saoud, mon petit âne est devenu vraiment fou. Il s’est mis à tournoyer sur lui-même et l’écume lui sortait des naseaux. Alors j’ai voulu voir d’où venait son mal et je l’ai éclairé de mon mieux avec la lanterne. Et ce faisant j’ai enfin compris ce que voulait Saoud et tout mon sang s’est tourné contre lui. Et j’ai pensé “Jamais il n’aura mon merveilleux petit âne blanc.”
« J’ai rabaissé la lanterne jusqu’au sol et j’ai crié :
« — Oublie la pensée qui t’est venue Saoud… Mon petit âne est encore trop mal guéri pour porter même un enfant.
« Saoud s’est mis à rire et cela m’a semblé plus terrible que de l’entendre grincer des dents. Et il a dit :
« — La peur t’a dérangé la tête. Ce bourricot est gras et luisant à souhait. J’en ai fait marcher sous moi, qui saignaient de la gueule et boitaient des quatre sabots. Lève donc encore ta lanterne sur lui.
« Et j’étais si fort sous l’influence de Saoud que j’ai fait comme il le voulait.
« Alors, mes amis, j’ai vu dans les yeux de mon petit âne une épouvante plus grande qu’il n’en avait eue quand il était à la porte de la mort. Et Saoud s’est écrié :
« — Par tous les djinns des sables, Bachir, tu es encore plus sorcier que bossu. Tu as ressuscité mon bourricot !
« Je me suis tourné vers Saoud, assuré qu’il était en proie aux fièvres du délire, et c’est sur lui que j’ai dirigé la clarté. Ses yeux brûlaient sans doute, mais ils n’en étaient pas moins pleins de raison.
« — Ton bourricot ? Que veux-tu dire ? ai-je demandé sans entendre ma propre voix.
« Et il a répondu :
« — Oui, oui ! le bourricot qui m’a porté jusqu’à Tanger, et deux fois mien puisque je l’ai volé en route, dans un pré, aux environs d’Alcazar Kébir.
« Et tandis que je restais sans parole, Saoud s’est mis à rire de nouveau et il a dit :
« — Ce bourricot était bien portant avant que je ne le monte et il n’avait pour marque sur tout le corps qu’une étoile à sept pointes derrière chaque oreille.
« Et Saoud a ri encore, disant :
« — Tu vois, lui, il m’a reconnu dès le premier instant.
« Alors, seulement alors, j’ai su que j’entendais la vérité. C’était Saoud qui avait estropié, meurtri, épuisé, déchiré, brûlé le petit âne sur toute la longue route qui va d’Alcazar Kébir au foundouk de Tanger et c’était lui qui avait abandonné ce petit âne à la porte du foundouk pour l’y laisser crever. Et c’était par terreur de Saoud que mon petit âne blanc se couvrait d’écume et avait la mort dans les yeux.
« Mon corps est devenu de pierre à la pensée que Saoud voulait le reprendre et j’ai dit :
« — Ton bourricot est mort, Saoud, tu l’as tué. Celui-ci, je l’ai soigné, guéri, sauvé. Il n’aura jamais qu’un maître, et c’est moi.
« — Bâtard à deux bosses ! a grondé Saoud. Et il a saisi son poignard de la main gauche. Seulement, sans mon aide il ne pouvait pas se relever. Il a bien commencé de ramper vers moi en se tordant comme une couleuvre mais je lui ai crié :
« — Si tu avances, je m’enfuis avec mon âne.
« J’ai commencé d’ouvrir la porte de l’écurie et le petit âne blanc s’est rué vers elle. Saoud s’est laissé glisser sur la paille et je n’ai jamais vu tant de mépris sur le visage d’un homme, et ses paroles ont ressemblé à des crachats.
« — Que le Prophète me pardonne, a-t-il dit, de t’avoir pris pour un homme et libre et ami des hommes libres et d’avoir voulu te donner un fusil.
« Alors, ô mes amis, alors, et jusqu’à cet instant je n’ai pas compris ce qui s’est passé en moi, mon esprit a vu des choses que mes yeux n’avaient jamais contemplées : des montagnes barbares et de grands déserts merveilleux et des caravanes et des files de guerriers à cheval… Et j’ai pensé à Saoud tel qu’il était dans Alcazar Kébir, et sur la route de Sidi Kacem et à notre retour. Le plus beau, le plus fier, le plus endurant, le plus libre… Et j’ai senti que Saoud devait rejoindre les pierres et les sables de la liberté. Il le devait à n’importe quel prix.
« Et j’ai empêché mon petit âne blanc de gagner la cour, et j’ai refermé la porte. Et tout a été dit entre Saoud et moi.
« Il m’a tendu son poignard ; il m’a ordonné de découper la sangle qui avait soutenu le petit âne de manière à faire un étrier pour sa cheville rompue. J’ai obéi, et je lui ai rendu son poignard. Puis j’ai mis la bride au petit âne et je l’ai tiré jusqu’auprès de Saoud. Et comme le petit âne se débattait dans l’épouvante, Saoud l’a frappé du manche de son poignard à l’endroit le plus sensible, sous les yeux, au-dessus des naseaux. Et le petit âne s’est tenu tranquille. Puis, de mes mains, j’ai assisté Saoud pour monter sur mon petit âne blanc. Et Saoud est retombé de tout son poids, lourdement, durement sur la peau si tendre, si fragile. Le petit âne a frissonné, mais sans essayer de se défendre.
« Je les ai conduits tous les deux à la porte de l’Hôpital des Animaux Malades. Et comme je ne me décidais pas à lâcher la bride de mon petit âne blanc, Saoud a tiré avec sa main gauche le poignard de sa gaine et lui a piqué le garrot. Et le petit âne a fait un bond en avant.
« J’ai supplié alors :
« — Ne le presse pas trop, ne l’écorche pas trop, Saoud, il est encore bien faible.
« Et tandis qu’ils disparaissaient dans la nuit, j’ai entendu Saoud me crier :
« — Sois tranquille : Je trouverai bien en route, pour le soigner, assez de fers rouges. »

Bachir avait achevé mais Aïcha et Omar attendaient en vain qu’il leur fît signe de commencer la quête. Et Nahas, l’usurier, en profita pour se glisser doucement hors de la foule. Et Bachir qui, à l’ordinaire, avait les yeux si agiles, ne s’en aperçut point.
Et voyant cette amertume et cette affliction déchirantes, Hussein, le bon vieillard qui vendait du khôl, dit à Bachir :
— Tu as dû choisir entre ton amour de la liberté et l’objet de ta tendresse. Et, tout enfant que tu es, mon fils, tu as fait un choix d’homme.
Mais ces paroles ne consolaient pas Bachir. Et le pêcheur aveugle Abdallah cria à cet instant :
— Ne désespère pas, toi qui as des yeux, de revoir un jour ce que tu as aimé ! Je te l’ai dit une fois et j’ai eu raison. Je te le dis encore.
Mais Bachir demeurait sourd à sa voix.
Alors, un homme, très maigre et très basané, se leva dans la foule ; ses yeux étaient pleins de flamme sous le chèche noué selon la manière des darkaouas fanatiques. Et cet homme dit à Bachir :
— Apprends donc, bossu au cœur libre, que, bien avant de quitter la zone de Tanger, Saoud a été secouru par un groupe des nôtres à cheval. Ils fuyaient très vite et à coup sûr, ils n’ont pas été s’encombrer d’un bourricot. Un paysan a dû le recueillir.
— Allah le Grand ! Allah le Miséricordieux ! cria Bachir de toutes ses forces.
Il resta la face levée vers le ciel, tandis que ceux qui l’avaient écouté remplissaient de piécettes le grand fez rouge d’Omar.
— Merci, tous mes amis. À demain.
— Tu le jures ? lui demanda-t-on.
— Sur mes yeux, dit Bachir.
